Les acteurs de l’industrie

La section suivante présente les acteurs liés à l’industrie des hydrocarbures en Gaspésie classés en fonction de leur apport à la filière. Outre les forages, l’exploration et l’exploitation, la filière bénéficie du développement d’un terminal d’exportation de gaz naturel à Goldboro, en Nouvelle-Écosse, d’un réseau de distribution en pleine expansion appartenant à Gaz Métro (Énergir), d’un financement étatique via plusieurs organisations financières québécoises et allemandes, d’un fort lobby composé d’anciens personnages influents de l’État québécois, d’un cadre juridique complaisant et d’un parti au pouvoir qui se confond parfois avec l’industrie elle-même. Soulignons la grande mobilité des individus qui passent d’une catégorie à l’autre sans complexe.

Transport

Pieridae Energy : prévoit la construction d’un terminal d’exportation de gaz naturel liquéfié à Goldboro, en Nouvelle-Écosse. Le document corporatif produit par la banque Laurentienne à propos du montage financier de Pieridae Energy nous apprend :

  • Les installations incluraient 2 trains de liquéfaction capables de produire chacun ~ 5 MMt/a (millions de tonnes métriques par an) de GNL (pour un total de 10 MMt/a), 3 réservoirs de 230 000 m³, une centrale électrique de 180 mw, une jetée pouvant accueillir 2 méthaniers d’une capacité de 250,000 m³ (7 à 13 expéditions par mois).
  • Il faudra 1,5 Gpi³/j (milliard de pieds cubes par jour) de gaz naturel pour approvisionner les deux trains de liquéfaction. Ça équivaut au forage de 140 à 150 nouveaux puits, si on se fie à la moyenne de production du shale de Marcellus, soit près de 3 fois la consommation du Québec ou près de 2 fois celle du Canada.
  • L’estimation initiale des coûts de construction est de 5,4 milliards $US pour le premier train et 3,2 milliards $US pour le deuxième, pour un total de 8,6 milliards $US. Ces coûts par mètre³ sont comparables à ceux des autres projets construits ou prévus en Amérique du Nord et plus avantageux que ceux des projets australiens construits depuis 5 ans.
  • Le projet Goldboro a obtenu les autorisations requises du Département de l’énergie américain et de l’Office national de l’énergie;
  • La construction pourrait commencer à la fin de 2018 ou au début de 2019 et les opérations de liquéfaction à la fin de 2022.
  • Pieridae a des conventions collectives avec des syndicats de la Nouvelle-Écosse;
  • Pieridae aurait actuellement un fonds de roulement d’environ 21 M$;
  • Les prochaines étapes critiques prévues sont :
    • conclure  une entente à long terme pour le transport du gaz par gazoduc (T1 2018)
    • conclure une entente d’acquisition ou un partenariat avec un producteur de gaz de l’Ouest canadien (S1 2018)
    • finaliser l’estimation des couts du projet (S2 2018)
    • prendre la décision finale d’investissement (fin de 2018)
  • Pieridae vise un modèle d’affaires intégré; voudrait produire lui-même au moins 50 % du gaz qui sera liquéfié et exporté à Goldboro; vise des acquisitions ou des partenariats dans l’Ouest canadien (c’est là qu’il y aurait le plus d’occasions), le Nord-Est des États-Unis, principalement le shale de Marcellus en Pennsylvanie (+ Québec et Nouveau-Brunswick) et la zone extracôtière de la Nouvelle-Écosse. Dans sa présentation d’entreprise, Pieridae estime que l’Est du Canada fournira 13 % du gaz liquéfié à Goldboro; pour les analystes de la Banque Laurentienne, cela n’est toutefois ni significatif pour le projet Goldboro ni assuré (en raison de l’incertitude réglementaire au Nouveau-Brunswick et au Québec) et ils n’en tiennent pas compte dans leur recommandation de placement.
  • En Gaspésie, sur les « propriétés » (sic) de Pieridae, le gaz se trouverait surtout à l’ouest  : Gaspesia, Matapedia, Ristigouche. Pieridae est en train de formuler son programme de développement pour Bourque en ce moment.

  • Le gaz qui viendrait de l’Ouest canadien passerait par le Québec (via la branche Terrebonne – East Hereford du gazoduc TQM, où il se connecte au réseau de PNGTS au nord-est des États-Unis –  avant de se rendre en Nouvelle-Écosse pour être liquéfié et exporté. 

Distribution : Énergir, alias Gaz Métro

Une note de recherche de l’IREC de 2012 rapportait : « Gaz Métro obtenait en décembre dernier une autorisation pour aménager un pipeline sur des terres agricoles de Lotbinière. Le projet vise à relier son réseau gazier déjà existant aux puits fracturés de Saint-Édouard et de Leclercville. » La structuration d’un réseau de distribution au Québec représente une étape préliminaire essentielle au développement de l’industrie des gaz de schistes au Québec. Les actionnaires au fil du temps  :

  • 1981 : entrée de la CDPQ et de la SOQUIP
  • 1986 : devient propriété de Noverco, détenue par CDPQ et la SOQUIP
  • 1997 : Participation dans Noverco transférée à Hydro-Québec. IPL (Enbridge) acquiert 32% de Noverco.
  • 2004 : CDPQ devient actionnaire de Noverco à 50,4%

Les positions occupées par André Caillé au fil du temps :

  • 1987-1996 : Président et Chef de Direction de Gaz Métro
  • 1996-2004 : PDG Hydro-Québec. Hydro-Québec va acheter Noverco en 1997.
  • 2005-2007 : Président du Conseil d’administration d’Hydro-Québec et du Conseil Mondial de l’Énergie
  • 2008 : conseiller stratégique chez Junex. Gaz Métro étend son réseau de distribution afin de favoriser le développement de la filière gaz de schiste.
  • 2009 : président-fondateur de l’APGQ

Financement

La Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ) : « Avant sa nomination à la Caisse, [Robert Tessier] a successivement occupé les postes de président et chef de la direction et de président du conseil d’administration de Gaz Métro » selon sa biographie en ligne.  La Caisse « soutient activement un modèle de développement essentiellement axé sur la production et l’exportation d’énergie fossile brute » selon une note de recherche produite par l’IREC. « Parmi les dix premiers placements en actions de la CDPQ, quatre sont des entreprises au cœur du secteur des sables bitumineux » dont Enbridge et Suncor, les 2 partenaires du renversement de la ligne 9B. Portrait de la Caisse dans l’industrie des gaz de schiste au Québec :

  • 6e actionnaire de Talisman Energy en décembre 2010, avec 2% des actions pour environ 450 M$ d’actions dans l’entreprises. Talisman Energy payait le salaire de Lucien Bouchard à titre de porte-parole de l’APGQ.
  • 4e actionnaire de Junex en décembre 2010, avec 6,4% des actions pour une valeur de 3,3M$.
  • A détenu jusqu’à 6% des actions de Gastem en 2005-2006.
  • Principal actionnaire de Gaz Métro, en partenariat avec Enbridge : « l’enchevêtrement des relations financières entre la Caisse de dépôt et placement, Gaz Métro – Noverco et Enbridge formaient un cœur de liaisons stratégiques centré sur l’extraction et la distribution d’énergies fossiles, soit le pétrole provenant des sables bitumineux, le gaz naturel et éventuellement le gaz de schiste. »

Le Fonds capital Mines Énergie : anciennement le fonds capital mines hydrocarbures, un fonds de 1G$ piloté par le ministère de l’Économie, le ministère de l’Énergie et le ministère des Finances à travers Ressources Québec, une filiale d’Investissement Québec. 500M$ de ce fonds affectés au Plan Nord, et un minimum de 200M$ aux hydrocarbures. Parmi les récipiendaires de ce fonds, pour un total de 70,3M$ :

  • Pétrolia (Haldimand/Bourque) : 10M$ (autre fonds de Ressources Québec)
  • Junex (Galt) : 13,4M$ + 5M$ (autre fonds de Ressources Québec)
  • Pétrolia (Bourque) : 12,3M$
  • Pétrolia (Anticosti) : 29,6M$ (autre fonds de Ressources Québec)

Le Fonds Vert : « Les sommes du Fonds vert issues des ventes aux enchères d’unités d’émission de GES sont consacrées à la lutte contre les changements climatiques. » 35M$ provenant de ce fonds ont servi à financer le développement des énergies fossiles, dont 30M$ pour l’extension du réseau de distribution de Gaz Métro. Questionné à propos de la provenance du gaz naturel distribué dans le réseau, le ministre de l’Énergie de l’époque, Pierre Arcand, a répondu : « c’est sûr que le mot le dit: c’est naturel, c’est encore mieux que n’importe quoi » Or, le gaz issu de la fracturation a des effets beaucoup plus grand en termes de réchauffement climatique que n’importe quel autre combustible fossile, incluant le charbon.

Garantien für Ungebundene Finanzkredite (UFK) : Fonds créé par l’État allemand à la sortie de la 2e guerre mondiale, il vise à sécuriser l’approvisionnement de la nation en matières premières. L’UFK a consenti deux garanties de prêt à Pieridae Energy pour la mise en place de son infrastructure :

  • 3,1 milliards $US  pour le terminal méthanier
  • 1 milliard $US pour l’extraction de gaz en amont, à hauteur de 75% par projet d’extraction, mettant une pression énorme sur le développement des gisements de l’Est du Canada.
  • Ces garanties lui permettront d’obtenir du crédit à bon prix, en contrepartie d’un engagement à approvisionner l’Allemagne pour au  moins 1,5 million de tonnes/an de GNL. La société allemande Uniper S.E. s’est engagée à acheter  4,8 MMt/a (soit presque 50 % de la capacité totale) pendant 20 ans.

Les lobbys

Fédération des Chambres de Commerce du Québec (FCCQ) : Le tiers des mandats de lobbyisme de la Fédération des Chambres de commerce du Québec vise la promotion des mines et des hydrocarbures (17/46). Tous constituent des mesures régressives pour l’environnement, mesures auxquelles le gouvernement a répondu favorablement dans tous les cas!! On comprendra pourquoi la FCCQ propulse les mines et les hydrocarbures : tandis que Françoise Bertrand, l’ancienne PDG de la FCCQ, agit aussi à titre de lobbyiste pour la minière aurifère Ossisko, Alexandre Gagnon, ancien PDG de Pétrolia, agit maintenant comme lobbyiste pour le compte de la FCCQ.

Association Pétrolière et Gazière du Québec (APGQ) : Organise un forum annuel sur le développement de l’industrie au Québec. (Il y a déjà eu une action directe qui a plus ou moins bien fonctionné lors de ce forum.) Lucien Bouchard y a fait un court séjour comme porte-parole pour défendre l’industrie durant son implantation dans la vallée du St-Laurent. Amir Khadir l’avait accusé d’avoir trahi le Québec lors de son passage en commission parlementaire. L’APGQ cible entre autre le Secrétariat aux Affaires autochtones pour ces mandats. Accomplis lors de l’adoption de la loi 106 (loi sur les hydrocarbures et la transition énergétique), ils incluent :

  • « Qu’une orientation soit prise afin de favoriser l’acceptabilité sociale des projets d’hydrocarbures au Québec avec un but de favoriser l’implantation de projets d’exploration et de production au Québec. »
  • « que les hydrocarbures occupent une place plus importante dans la nouvelle stratégie énergétique du Québec. »

Association Québécoise des Fournisseurs de Services Pétroliers et Gaziers (AFSPG) : En plus de diriger Mundiregina, le 3e plus important détenteur de permis d’exploration en Gaspésie, Mario Lévesque dirige l’AFSPG. Fondée en 2012 pour offrir des services aux entreprises d’exploration.  Très actives en 2012, l’association servait surtout d’organe de propagande de l’industrie : organisation d’une tournée d’agriculteur québécois en Alberta; critique ouverte des propos de Marc Durand et d’autres études scientifiques allant à l’encontre de l’industrie. À l’hiver 2018 : envoi massif d’une lettre aux Mi’kmaq de Gesgapegiag visant officiellement à solliciter l’embauche de main-d’oeuvre autochtone dans l’industrie en Gaspésie. Salaires offerts de 30$/h à 50$/h. Le hic : la personne contact qui apparaît dans la lettre (à appeler pour des informations supplémentaires) dit n’avoir rien à voir avec cette compagnie et intente une poursuite en dommage contre l’AFSPGQ. S’agit-il d’une tentative pour faire miroiter des belles jobs, en pleine période de consultation publique, pour faire accepter l’industrie à la population?

Les mandats de Mario Lévesque, inscrit au registre des lobbyistes pour Squatex incluent :

Cadre juridique complaisant : adoption de lois et de règlements favorisant le développement de l’industrie des hydrocarbures au Québec :

  • Le RPEP prévoit des distances séparatrices qui favorisent les forages sur Anticosti, tout en permettant la contamination de la nappe phréatique (distances de 400 m sous la nappe alors que les fractures sont connues pour remonter à plus de 500 m, distances des sources d’eau potable à partir de la tête de puits et non à partir du bout du forage horizontal)
  • La loi sur les Hydrocarbures (adoptée sous bâillon à l’automne 2016) donne préséance aux permis d’exploration sur les autres usages du territoire.
  • Les règlements de la loi, déposé en septembre 2017, établissent des distances cosmétiques des forages par rapport aux lieux habités, prévoient que l’industrie devra déposer d’innombrables rapports qu’elle produit déjà de toute façon, permet les forages en milieu hydrique et la fracturation, etc.
  • La nouvelle loi sur la qualité de l’environnement prévoit des consultations publiques seulement pour l’émission de licences à long terme (permis de stockage, bail d’exploitation). Or, c’est bien souvent la phase exploratoire qui est la plus nuisible.

Parti Libéral du Québec : « Un Libéral, c’est quelqu’un qui aide un autre Libéral. » Corollaire : « N’est pas Libéral qui veut. »

Financement : les compensations versées suite à la fin de la saga des pétrolières sur Anticosti représente un financement direct de l’industrie.  Le PLQ a donné un cadeau à des entreprises qu’il aurait pu chasser de l’Île par d’autres moyens beaucoup moins onéreux.. En février 2017, nous écrivions à Carlos Leitao pour lui demander d’envisager d’autres solutions. Le ministre a répondu qu’il tenait absolument à honorer ses engagements contractuels secrets avec les pétrolières sur l’île, et a fini par débourser :

  • Pétrolia : 20,5M$
  • Maurel et Promm : 16,2M$
  • Corridor Ressources : 19,5M$
  • Junex : 5,5M$  qui ont servi de mise de fond pour obtenir 8,4M$ de Capital Mines Hydrocarbures quelques jours plus tard. Junex n’était pas partie à Hydrocarbure Anticosti mais reçoit tout de même une compensation pour la fin de l’exploitation.
  • TransAmerican : le ministère n’a jamais émis de communiqué relatif à une entente avec cette entreprise, le montant de la compensation demeure donc encore inconnu.

Système de portes tournantes entre le parti et l’industrie des hydrocarbures. Voir les dossiers de www.meteopolitique.com pour plus de détails. Voici quelques exemples :

  • Raymond Savoie : ministre des Mines sous Robert Bourassa, de 1985 à 1990, président de Ditem et de Gastem, la compagnie qui vient de perdre sa poursuite contre Ristigouche-Sud-Est
  • Jean-François Belleau : après son passage aux communications à la FEUQ, a travaillé pendant 10 ans au PLQ comme recherchiste d’abord, puis comme attaché politique pour divers ministres. Engagé par Pétrolia en 2012 à titre de directeur des affaires publiques et gouvernementales. A participé aux négociations menées en catimini juste avant les élections de 2012 afin de créer Hydrocarbures Anticosti.
  • Daniel Gagnier : successivement chef de cabinet de Jean Charest (2007-2009), directeur de cabinet de Sam Hamad (2009-2011), conseiller de la direction et lobbyiste chez Talisman Energy dans des dossiers comme la mobilisation communautaire, les régimes fiscaux et la réglementation au Québec (2011), rapatrié comme chef de cabinet de Jean Charest dans le foulée de la crise étudiante, il participera aux négociations devant mener à la création d’Hydrocarbures Anticosti juste avant la défaite des libéraux  aux élections en 2012, conseiller de TransCanada (2015), chef de campagne de Justin Trudeau éclaboussé en raison d’une lettre écrite aux dirigeants de TransCanada leur indiquant la marche à suivre afin de favoriser le passage du pipeline au lendemain d’une victoire libérale (2015), négociateur avec les Cris pour le gouvernement du Québec, défendu par Philippe Couillard (2015)

Mensonge autour d’une règlementation de complaisance : le ministre Pierre Moreau ment éhontément en affirmant qu’il adopte les mesures réglementaires les plus sévères en Amérique du Nord. Dans une lettre ouverte rédigée suite à une rencontre avec le ministre Moreau, des militant.es de la Gaspésie dénonçaient les mensonges de ce dernier en lien avec les lois et les règlements. L’étude comparative du CQDE  montre plein de juridictions qui ont adopté des lois et des règlements plus sévères que le gouvernement actuel, tout en permettant l’exploitation :

  • en terme de distances séparatrices entre un puits d’hydrocarbures et des établissements scolaires. En Colombie-Britannique, les forages sont interdits à moins de 1 km des écoles tandis que le Québec veut les autoriser à 275 m.
  • la fracturation hydraulique est interdite dans plusieurs juridictions : Île-du-Prince-Édouard, États de New York et du Vermont. L’Arkhansas a emboîté le pas après s’être transformé en zone sismique hyperactive.
  • En Pennsylvanie, dans le cas d’une contamination d’une source d’eau potable, il revient aux compagnies de prouver qu’elles ne sont pas responsables, renversant le fardeau de la preuve, ce que ne fait pas le Québec.